Ile-de-France : ces anciennes carrières souterraines qui sèment le trouble

Les anciennes carrières souterraines de la région parisienne présentent des opportunités d’aménagement mais aussi des risques en raison des mouvements de terrain. L’Institut Paris Région a publié il y a deux mois une étude sur l’intérêt patrimonial industriel, architectural, scientifique ou géologique de ces sites. Or cette agence d’urbanisme déplore l’absence d’inventaire et d’une politique de préservation conduisant à leur disparition lors de travaux de sécurité.

L’Institut Paris Région, ex-IAU d’Ile-de-France, a publié au mois de septembre une étude sur les anciennes carrières souterraines en Ile-de-France, avec les risques et les opportunités d’aménagement que peuvent offrir ces espaces. La publication de ce document intervient concomitamment à l’adoption du nouveau schéma directeur de la région Ile-de-France-Environnemental (SDRIF-E, lire l’encadré) qui a été ratifié le 11 septembre par les élus du conseil régional.

Le SDRIF-E, c’est quoi ?

Le schéma directeur de la région Ile-de-France est un document réglementaire qui a pour objectif :
– d’encadrer la croissance urbaine, l’utilisation de l’espace et la préservation des zones rurales et naturelles ;
– de déterminer la localisation des grandes infrastructures de transports et des grands équipements ;
– de favoriser le rayonnement international de la région.
Une fois définitivement approuvé par le Conseil d’Etat, le SDRIF-E sera le document de référence pour l’aménagement de l’Ile-de-France et la planification stratégique du territoire avec comme objectif de garantir un cadre de vie de qualité aux Franciliens à l’horizon 2040.

Fruit d’une large concertation menée depuis 2022, ce document déterminera l’aménagement de la région d’ici à 2040. Or ce projet de SDRIF-E se traduira par une densification sur certains territoires en renouvellement urbain avec des enjeux importants de risques sur des terrains sous-minés par des cavités et d’anciennes carrières souterraines.
La gestion des risques, mais aussi les opportunités d’aménagement que peuvent offrir ces espaces, constituent autant d’enjeux à intégrer dans les projets de renouvellement urbain.

394 communes franciliennes concernées par d’anciennes carrières souterraines

Les zones d’anciennes carrières souterraines (hors 77), couvrent environ 4 040 ha avec principalement trois matériaux exploités : les calcaires grossiers, le gypse et la craie.
Paris et les départements de la petite couronne sont les plus impactés. La moitié des communes et arrondissements (73 sur 143) comporte d’anciennes carrières souterraines réparties sur 2 613 ha, soit environ 3,5 % de la petite couronne.
La grande couronne est aussi concernée, mais les surfaces sous-minées ne totalisent que 1 430 ha (0,4 % des surfaces départementales cumulées). En Seine-et-Marne, d’anciennes carrières souterraines sont recensées sur près de 130 communes.
En l’état actuel des connaissances, les différents inventaires révèlent que près de 31 % des communes franciliennes (394), sont potentiellement exposées.

Mieux prendre en compte les risques

La présence de zones d’anciennes carrières souterraines est liée à la richesse en matériaux de construction du sous-sol francilien. C’est l’une des raisons historiques de son développement. Dès l’époque gallo-romaine, le calcaire grossier employé comme pierre à bâtir, le gypse utilisé dans la fabrication du plâtre, et la craie entrant dans la fabrication de la chaux et du ciment, furent exploités à ciel ouvert, puis surtout en souterrain.
Cette intense exploitation, qui dura plusieurs siècles, a légué des vides très importants. Plus de la moitié des communes de Paris et de la petite couronne est concernée par des zones sous-minées (2 613 ha), sur des surfaces très variables, de quelques centaines de mètres carrés à plusieurs dizaines d’hectares, comme dans le sud parisien (anciennes exploitations de calcaire). Plus de 1 400 ha sont également recensés dans les départements de la grande couronne.
Dès la fin de leur exploitation, ces anciennes carrières sont le siège d’une évolution lente, mais inéluctable, entraînant des mouvements de terrain qui peuvent donner lieu à des affaissements et à des effondrements localisés (fontis) ou généralisés. Ces désordres en surface présentent des risques, assimilés à des risques naturels, pour les constructions et parfois les populations. La politique de gestion et de prévention des risques naturels vise à mieux les prendre en compte afin de garantir la sécurité des populations et les dommages localisés.
La prise en compte du risque dans l’aménagement constitue l’un des principaux axes de la politique française de prévention. Les plans de prévention des risques naturels prévisibles (PPR), institué par la loi Barnier du 2 février 1995, ont vocation à maîtriser l’urbanisation sur ces zones à risques par des mesures de prévention, de protection et de sauvegarde afin d’éviter une aggravation de l’exposition des personnes et des biens, et réduire leurs conséquences, en limitant notamment la constructibilité. Cependant, peu de communes sont couvertes par un PPR mouvement de terrain établi au sens de la loi Barnier sur le territoire francilien. La très grande majorité des zones sous-minées sont cependant couvertes par des zonages de risques pris au titre de l’article R111-3 du Code de l’urbanisme qui valent PPR.
La prise en compte de ces risques dans les réflexions d’aménagement suppose la connaissance préalable des aléas. Si les anciennes carrières sont bien localisées à Paris et en première couronne, elles ne le sont encore que partiellement en grande couronne où certaines ont disparu de la mémoire collective. En Seine-et-Marne, en l’absence d’un service d’études spécialisé, la connaissance de l’aléa est beaucoup moins précise alors que ce département concentre près d’un tiers des communes potentiellement concernées et qu’il connaît parallèlement l’un des plus forts taux d’urbanisation d’Ile-de-France.
Selon les données collectées par l’’Institut Paris Région, 34 plans de prévention relatifs aux risques liés aux cavités souterraines et aux mouvements de terrain (PPRMT) et un plan d’exposition aux risques (PER) ont été arrêtés en Ile-de-France, sur 47 communes, au 1er janvier 2024.
Des zonages de risques, pris au titre de l’article R111-3 du Code de l’urbanisme, constituent des outils d’information et de prévention pour toute demande de permis de construire. En tout, 240 communes sont concernées en Île-de-France (hors 77).

Quels sont les enjeux de l’aménagement ?

L’aménagement des zones sous-minées porte principalement deux types d’enjeux en Ile-de-France, parfois contradictoires. En premier, la question de l’urbanisation de ces espaces au regard des nombreuses contraintes qui pèsent sur ces zones, mais aussi des opportunités que peuvent offrir ces terrains pour la création d’espaces verts et de loisirs dans le contexte de densification et de carence de certains territoires, en particulier de l’est parisien.
Plus généralement, la place de ces espaces peut être interrogée dans les politiques et stratégies de renaturation, de trames vertes, des zones densément urbanisées de l’agglomération parisienne.
Le deuxième enjeu concerne la préservation et la valorisation de ces espaces souterrains qui peuvent revêtir de nombreux intérêts : patrimonial industriel ou architectural, scientifique, géologique, de biodiversité, etc., mais ils souffrent d’une faible reconnaissance par les institutions publiques ou scientifiques, ce qui favorise leur disparition progressive dans le cadre des travaux de sécurisation.

Saisir des opportunités de valorisation

Rares sont les espaces sous-minés qui ne peuvent pas faire l’objet d’opérations d’aménagement. Ils présentent de nombreuses opportunités, comme en témoignent les réalisations dans des communes de l’est parisien (Romainville, Pantin, Les Lilas, Noisy-le-Sec ou encore Gagny).
Face à des pressions foncières qui s’accentuent, leur préservation peut répondre à des enjeux de renaturation et d’amélioration du cadre de vie. Ce potentiel est reconnu dans le projet de SDRIF-E 2040, avec des objectifs de création ou d’extension d’espaces verts, mais aussi de préservation pour conforter l’armature verte régionale au sein de la ceinture verte.
De nombreuses cavités et anciennes carrières présentent un intérêt patrimonial industriel, architectural, scientifique ou géologique. Mais l’absence d’inventaire et d’une politique de préservation – traduisant une faible reconnaissance par les institutions publiques ou scientifiques – conduit à leur disparition progressive lors de travaux de mise en sécurité, estime l’Institut Paris Région.
Dans les conclusions de son étude, il propose qu’une réflexion soit engagée pour identifier les acteurs à associer (universitaires, sociétés géologiques, Muséum d’histoire naturelle, inspections générales des carrières, BRGM, historiens, associations de protection et de valorisation…). Cette réflexion servirait également à construire une méthodologie pour qualifier l’intérêt des sites d’anciennes exploitations souterraines et permettre, éventuellement, leur protection et leur préservation.

Jean-Pierre Le Port

Image : Ancienne carrière de gypse à Gagny (93). Plus de 300 000 m3 de matériaux ont été apportés pour combler les anciennes galeries souterraines étendues sur 30 km.
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