Fin juin, Bergerat Monnoyeur a livré à Eiffage un bouteur D11 de dernière génération pour le chantier de l’EPR2 de Penly, en Seine-Maritime. L’engin occupera le constructeur durant les trois années à venir dans des travaux préparatoires de terrassement. Une de ses missions est le remodelage d’une falaise de craie. Cette machine est la neuvième que réceptionne le constructeur pour un montant global approchant les 10 M€.
C’est un très gros travail qui attend le D11 que Bergerat Monnoyeur a livré le 27 juin à Eiffage sur le site de Moissy-Cramayel (77) dans l’est parisien. Blanc immaculé, fraîchement sorti de la cabine de peinture, et floqué des logos d’Eiffage, ce bouteur de 104 t devait être à pied d’œuvre un mois plus tard, fin juillet, sur le chantier des travaux préparatoires des futures installations nucléaires de l’EPR2 de Penly, à Petit-Caux (76), une commune située entre Le Tréport et Dieppe. Sa mission est conséquente : reprofiler la partie haute d’une falaise de craie partiellement artificialisée au moment de la construction des deux premiers réacteurs dans les années 1980, et élargir la plateforme en mer d’environ 20 ha avec les matériaux extraits de la falaise, soit un peu plus de 2 Mm3.
L’engin interviendra dans le cadre de travaux de génie civil, une première phase de chantier confiée à Eiffage au sein d’un contrat global attribué à la filiale Eiffage Génie civil. Ce projet d’envergure prévoit la réalisation des deux premiers réacteurs de type EPR2 incluant 69 ouvrages. Les travaux porteront sur la réalisation de l’enceinte de chaque réacteur et de salles de machines avec, en plus, la réalisation d’un bâtiment d’exploitation sur six niveaux de 15 000 m2. Montant du marché, plus de 4 Md €. La mobilisation est à la hauteur de l’enjeu : 4 000 personnes travailleront sur le site au plus fort du projet et 1,3 million d’heures seront consacrées à l’insertion et à l’emploi de personnes en situation de handicap.
Même si le D11 n’intervient qu’au début de ce projet dans des travaux de terrassement hors normes, il constituera un rouage essentiel à cette première phase programmée sur trois années, avec un achèvement en 2028.
Le D11 contre la craie
Chez Eiffage Génie civil, on est impatient de voir qui du D11 ou de la craie aura le dernier mot. Lors de la cérémonie, on sentait d’ailleurs un peu de nervosité, malgré l’ambiance conviviale d’une remise des clés pas ordinaire. Car ces travaux de terrassement « n’ont rien à voir avec ceux qu’on réalisait y a 10 ans », a confié Laurent Juillard, directeur Infra linéaires et terrassements chez Eiffage Génie Civil. « On n’a pas le droit de ne pas y arriver. Car il y a un planning un peu tendu qui a été défini avec EDF. » Pour le respecter, le groupe de construction a fait le choix d’investir dans une solution associant le bouteur D11 avec sa dent de ripper et deux pelles lourdement d’équipées d’une dent lestée effectuant également de l’extraction. Ces pelles, des Hitachi EX1200-7, afficheront chacune un poids de 160 t une fois munies de cet outil de fabrication chinoise. « On va jouer sur les deux tableaux de manière à palier tout aléa, a expliqué ce spécialiste du terrassement. Il vaut mieux que nous soyons surabondants en matière de matériels plutôt qu’en difficulté, afin de parvenir à fracturer la craie et entrer dans une cadence industrielle. »
Une méthode encore expérimentale
Pourquoi un atelier avec deux types de machines ? En raison de la présence de deux réacteurs (Penly 1 et Penly 2), le minage est interdit. L’alternative consiste à décaisser le sol. Mais ce dernier est constitué d’une craie datant du Turonien, de type R11 en classe géotechnique. « C’est une craie dense et siliceuse recommandée pour les travaux offshore », explique-t-on chez Eiffage. Elle est dure, voire très dure à certains endroits. La hauteur globale à extraire sur la falaise est supérieure à 60 m, et la partie la plus compliquée à dégager se situe dans les 20 à 30 derniers mètres, entre la cote +10 mNGF et la cote +35 mNGF, sur un linéaire approchant les 600 m. Les couches situées au-dessus seront attaquées à la pelle.
Le D11 devrait être utilisé à 90 % en ripage pour décaisser le sol et extraire la craie. Ensuite, une niveleuse interviendra pour le régalage.
Comment travaillera le D11 ? « Rien n’est encore défini. On sera dans de l’expérimental, c’est-à-dire qu’on va essayer de réaliser des passes et, en fonction de la cadence du bouteur et de la production des deux pelles, on verra si le D11 devra effectuer du poussage. Le tout étant d’ameublir pour que les pelles puissent maintenir les cadences et évacuer les matériaux », a détaillé Laurent Juillard. Le phasage sera donc fonction de la zone exploitée sur la falaise. L’objectif étant d’éviter de produire de la farine lorsque le bouteur patinera, et de sortir des matériaux permettant d’être mis en œuvre sur la digue. En fonction des cadences et du calendrier à respecter, le D11 travaillera en poste, s’il le faut.
Rester connecté à Bergerat Monnoyeur
Dans ce chantier, Eiffage ne veut pas entendre parler de mulet pour le D11. « Le groupe a testé un D10 et il nous a convaincu que le choix du D11 était plus judicieux dans les zones dures, a rappelé Laurent Juillard. Maintenant, c’est la preuve par l’expérience qui nous montrera si on a eu raison ou pas de choisir ce modèle de bouteur. » D’un engin à l’autre, du D10 au D11, la puissance augmente de 50 %, soit autant de production en plus. Un D10 sera toutefois utilisé par Eiffage lors des travaux, comme machine complémentaire.
Pour le service, Bergerat Monnoyeur peut connaître les données de la machine et la probabilité d’arriver à un incident, ce qui guidera toute action prédictive. Ces données sont en service sur les injecteurs du moteur, un C32. « Cette réactivité est couplée à un stock de pièces et aux équipes disponibles pour intervenir sur le chantier », poursuit-on chez Eiffage.
Bergerat Monnoyeur met en avant son engagement sur une dizaine de points : « Parmi ces derniers, on s’engage à maintenir la connectivité, ce qui est assez unique, à envoyer la donnée sur les plateformes de nos clients, à superviser le moment où on viendra pour dire qu’on pense qu’il est temps de reconditionner un composant », a expliqué Benoît Poussou, directeur général de Bergerat Monnoyeur France. « Dans VisionLink, on peut voir si une machine consomme plus que ce sur quoi on s’est engagé », ajoute-t-il. Si cet engagement n’est pas tenu par le concessionnaire, il est même prévu de verser des compensations pour des machines livrées depuis le mois de juillet. Cette compensation sera également appliquée à la livraison des pièces, jusqu’à 1 000 €, dans le cas où Bergerat Monnoyeur ne parviendrait pas à les expédier dans un délai de 24 h.
Expérience unique
Ce D11 est la première machine de dernière génération, appelée Next-Gen chez Caterpillar, à être mise en service sur le marché français. On en compte quatre autres, mais de générations précédentes notamment des D11T. Ce D11 est équipé d’une lame SU de 27,2 m3 (correspondant à sa capacité de refoulement) et d’un ripper mono-dent atteignant une profondeur maximale de 2,18 m. La force de pénétration est de 32 t à la dent, et la force d’inclinaison de 63 t.
Avec son moteur C32 (un V12), ce bouteur de 104 t monte à 850 cv en marche avant et à 957 cv en marche arrière.
Trois caméras sont installées : l’une offrant une vue à 360° autour de la machine, une autre devant la lame, au-dessus du vérin, pour contrôler les matériaux poussés, et la dernière sur la dent du ripper.
Parmi les fonctions installées figure l’Autorip qui surveille la vitesse du bouteur à l’aide du système de navigation par satellite installé sur la cabine, et ajuste automatiquement le régime du moteur ainsi que la profondeur du ripper pour réduire le glissement des chaînes. L’objectif est d’optimiser la consommation, de limiter l’usure du train de roulement et de réduire la fatigue de l’opérateur.
Une autre fonction, Blade Assist, commune à l’équipement d’une niveleuse, sert à niveler plus rapidement et de manière plus précise, en réduisant le nombre de passages. Avec cette fonction, le fonctionnement du bouteur est plus intuitif.
La consommation de ce D11 dépend de l’environnement de travail et de la dureté de la craie rencontrée. Elle devrait être voisine de 80 à 90 l/h à Penly, selon une estimation de Bergerat Monnoyeur. Mais des études d’Eiffage devrait affiner ces premières appréciations.
La première visite d’un technicien de chez Bergerat sera réalisée à 500 h. On peut être certain que cette machine sera surveillée comme le lait sur le feu pour alimenter les bases de données des deux partenaires. Eiffage, comme le concessionnaire, apprendra beaucoup sur son utilisation. « Un D11, on n’en achète pas beaucoup dans sa carrière. Pour moi, c’est le premier », a confié Laurent Juillard en recevant la maquette de ce bouteur.
Jean-Pierre Le Port
Eiffage Génie Civil et le contrat des EPR2
Eiffage Génie Civil et EDF ont signé en novembre 2023 le contrat pour les travaux de génie civil des deux premiers réacteurs de type EPR2 à Penly (76). Ce projet d’envergure comprend 2 unités de production et 69 ouvrages.
Les travaux de génie civil portent sur la réalisation de :
– l’enceinte de chaque réacteur (dôme de 70 m de haut et 50 m de diamètre) et de salles de machines ;
– en conception-réalisation, tous corps d’état d’un bâtiment d’exploitation sur 6 niveaux de 15 000 m2 de surface de plancher.
Le montant du marché est de plus de 4 Md€.
Un EPR2 nécessite pour sa construction :
– 970 000 m³ de béton structurel ;
– 180 000 tonnes d’armatures ;
– 500 000 inserts.
L’EPR2 est un réacteur de génération 3, en évolution par rapport à l’EPR (Evolutionary Power Reactor), tout en conservant ses atouts, en premier son niveau de sûreté. Conçu pour être exploité au moins 60 ans, il intègre dès sa conception les conséquences du réchauffement climatique. Sa puissance électrique, de l’ordre de 1 670 MWe, permet à une paire de réacteurs EPR2 de produire l’équivalent de la consommation électrique de la région Normandie.
Image : Laurent Juillard (Eiffage) et Benoît Poussou (Bergerat Monnoyeur) lors de la cérémonie de remise des clés.
©Bergerat Monnoyeur

