A Vingrau, Omya teste le vieillissement de front

C’est une première : un front de taille vieilli artificiellement afin de lui redonner sa couleur d’antan, avant l’extraction, et de faciliter son intégration dans un paysage classé. Cette innovation est le fruit d’un travail initié par deux filiales de Spie batignolles, Valérian et Solev, implantées dans la région d’Avignon. Chromater, c’est le nom de ce produit, a été testé avec succès à la carrière Omya de Vingrau (66), qui exploite un calcaire marbrier classé gisement d’intérêt national.

Dans les Pyrénées-Orientales, la carrière de Vingrau est exploitée par Omya depuis 1998 pour la production de carbonate de calcium. Dans cette exploitation, tout est question de couleur. D’abord, parce que le gisement de calcaire n’est pas homogène et présente de nombreuses veines d’argiles et d’oxydes de fer qu’il faut séparer du tout venant. Le minéral sortant de l’installation doit présenter une teinte régulière, la plus blanche possible, afin de répondre au cahier des charges des fabricants de bétons, peintures, polymères et de l’industrie de l’alimentation animale, un marché international desservi par l’usine Omya de Salses-le-Château (66).
L’autre aspect, c’est celui de l’impact visuel de la carrière, implantée au cœur d’un massif classé Natura 2000. Exploitée en dent creuse, la carrière de Vingrau est invisible de l’extérieur, exception faite des deux fronts supérieurs que l’on aperçoit depuis le village de Vingrau, en contrebas dans le cirque. « La roche mise à nue était très rouge à cet endroit car particulièrement riche en oxydes de fer, explique Matthieu Desesquelles, responsable carrières chez Omya. En commission locale de concertation et de suivi, nous avions évoqué avec la mairie plusieurs idées pour atténuer cet impact paysager, comme la projection sur la roche de béton ou d’oxydes métalliques. Il fallait trouver une solution satisfaisante en termes de couleur, mais aussi que le fournisseur puisse s’engager sur l’absence de lixiviation du produit, qui pourrait ruisseler sur le gisement et modifier le fond géochimique de la carrière. »
Deux entreprises du groupe Spie, Valérian et Solev (cette dernière ayant été absorbée par Spie batignolles paysage en 2023), ont travaillé ensemble sur une technique de coloration naturelle des fronts de taille. Une première planche d’essai a pu être réalisée grâce à la mise à disposition par Omya du site de Vingrau.

Extraire le blanc, fil rouge de l’exploitation de Vingrau

Dans la région de Perpignan, Omya exploite trois carrières (Vingrau, Tautavel et Montpeyroux) pour une production annuelle totale de 400 000 t. Les matériaux sont extraits à proportion équivalente sur chaque site puisque tous présentent des nuances de couleur différentes. Le but n’est pas de sortir un tout venant le plus blanc possible mais le plus constant. Les matériaux trop gris sont valorisés dans une filière granulat, entièrement sous-traitée (environ 50 % de la production).
C’est par le site de Vingrau et son installation que passent les matériaux extraits des trois carrières. L’usine Omya de Salses-le-Château reçoit ensuite par camions un mélange prêt à être transformé en différentes granulométries. Elle produit chaque année environ 200 000 t de carbonate de calcium pour les industries de la construction et de l’alimentation animale.
C’est donc à la carrière qu’est surveillée la qualité chimique du matériau, afin de corriger les éventuels écarts de blancheur. Le tout venant concassé puis broyé (0/150) est stocké dans quatre silos de qualités différentes : un blanc, deux moyennement blancs et un dernier de qualité inférieure. Ces quatre qualités sont ensuite mélangées afin d’économiser le blanc et de prolonger la durée du gisement. En sortie du primaire, ce mélange est encore “blanchi”par son passage dans un trommel (10 m de long sur 3 m de diamètre), dans lequel la pierre, frictionnée, est débarrassée de sa couche extérieure d’oxydes ou d’argile. Un nouveau criblage évacue ces fines (0/8) et sort un 8/150 qui est uniquement le cœur blanc de la pierre, dont la couleur avait préalablement été homogénéisée.
A la sortie du trommel, un colorimètre mesure la couleur du mélange. La fraction de 0/8 est valorisée dans une autre filière à l’usine (fillers pour le béton). La carrière prépare également 20 000 t de co-produits, notamment une coupure 8/16 prélevée sur la production quotidienne et vendue comme granulé de marbre pour l’aménagement paysager.

Première tentative

Un premier essai de formulation en laboratoire a été mené à l’automne 2023 avec un mélange à base de chaux et d’oxydes naturels (pigments d’ocres de Provence), ainsi que quelques additifs. « Nous avons recréé du calcaire sur du calcaire. Ce mélange est un produit 100 % naturel, qui a avant tout une vocation esthétique, mais qui a aussi l’avantage de capter le carbone en se transformant en calcaire », souligne Maurice Bufalo, directeur technique et qualité de réalisation de Spie batignolles Valérian, qui a dirigé l’expérimentation avec Quentin Lefaucheux, fondateur et gérant de Solev. Le mélange, liquide à semi-liquide, a ensuite été projeté sur le front de taille grâce à un hydroseeder (hydro-ensemenceur) spécialement adapté. Ce matériel est traditionnellement utilisé pour l’engazonnement de grandes surfaces dans les travaux publics. « Nous avons fait le choix à l’époque de recouvrir une partie du front mais pas la totalité afin de pouvoir comparer la couleur avant et après. Finalement, le rendu était trop beige et pas assez gris selon nous et les riverains », témoigne Matthieu Desesquelles.

Ajustement de la couleur

Le duo s’est donc attelé à la formulation d’une nouvelle couleur, se rapprochant davantage du gris karstique local grâce à l’ajout d’un pigment complémentaire. Une deuxième projection du produit a eu lieu en juillet dernier, lors de laquelle l’ensemble du front a été recouvert. « Nous sommes satisfaits de ce nouveau résultat. Avec plusieurs mois de recul, nous constatons que la couleur varie bien selon la météo. Le front fonce sous l’effet de l’humidité car l’eau peut pénétrer comme elle le ferait dans la roche naturelle », précise l’exploitant.
D’autre part, grâce à la réaction chimique, le mélange n’a pas bougé. « Il y a une cristallisation qui s’opère grâce à la chaux, c’est ce qui est intéressant. Ça n’est pas de la peinture », note Grégory Lafois, responsable biodiversité/génie écologique de Spie batignolles Valérian.

Intégration réussie

Cette innovation permettant de rendre plus discret un front de taille sera certainement au centre des prochaines visites organisées par Omya sur le site de Vingrau. L’exploitant a à cœur de poursuivre son travail d’intégration de la carrière dans le territoire et de pédagogie auprès du grand public. Dans cette optique, il envisage la création d’un cheminement protégé et l’installation de panneaux pointant vers le géodrome de Vingrau, musée géologique à ciel ouvert. « Nous tenons à raconter l’histoire géologique locale, car nous avons des affleurements particuliers dont les caractéristiques sont facilement visibles par le public », poursuit Matthieu Desesquelles. Dans la zone la plus reculée de la carrière, il imagine aussi le creusement de niches pour favoriser l’installation des grands rapaces comme le hibou grand-duc, qui est présent dans la région.
L’autorisation d’exploitation de la carrière de Vingrau a été renouvelée en février 2023, pour une durée de 15 ans, dans les limites déjà accordées par l’arrêté de 1994 (19 ha), avec une extension en profondeur et non en surface. Du côté d’Omya, on rappelle que la porte est grande ouverte pour les riverains qui souhaiteraient venir échanger sur les activités de la carrière, dans le cadre des commissions annuelles ou en tout temps.

Sonia Puiatti

Image : Projection du mélange à base de chaux, dont la couleur a été formulée sur mesure.
©Omya