Chaux Saint-Astier investit 40 millions d’euros dans son futur outil de production

Le chaufournier, implanté au cœur de la Dordogne depuis 110 ans, engage une mutation industrielle ambitieuse pour réduire sa dépendance énergétique mais aussi mieux maîtriser sa matière première et s’inscrire dans une trajectoire plus vertueuse. Une nouvelle usine verra le jour en 2028 pour la production de chaux hydraulique naturelle, chaux formulée et mortiers techniques vendus sous la marque Saint-Astier pour la restauration du patrimoine (joints de pierre et badigeons) dans le monde entier.

Le 25 juin dernier, Chaux Saint-Astier a posé la première pierre de sa future usine de nouvelle génération. A partir de 2028, un four à gaz de 52 mètres de haut remplacera les deux fours à charbon construits en 1930, partie intégrante du paysage local.
Le montant total, de 40 millions d’euros, représente une année de chiffre d’affaires de Chaux Saint-Astier. C’est le plus gros investissement de l’histoire de l’entreprise, qui pour financer ce projet a apporté 5 millions d’euros en fonds propres, reçu une subvention de l’Etat via l’Ademe à hauteur de 3,3 M€ et contracté un prêt auprès de la BPI pour 2,5 M€. Le reste se répartit entre des aides de l’Union européenne, de la région Nouvelle-Aquitaine et plusieurs fonds d’investissements, « un montage complexe », reconnaît le directeur général, Matthieu Tanguy.

La PME familiale, fondée en 1912, a reçu le soutien des autorités politiques, qui ont toutes fait le déplacement le jour de l’inauguration : la maire de Saint-Astier, le vice-président du conseil départemental, le président de région et la préfète de la Dordogne. Pour l’exploitant, qui emploie une centaine de personnes à Saint-Astier, « ce projet est un symbole de notre entreprise qui innove tout en préservant son savoir-faire ancestral, et vient renforcer l’attractivité du territoire et sa dynamique économique », a ainsi exprimé en ouverture le président, Antoine Bastier, quatrième génération de chaufournier.

Un procédé décarboné

En 2024, après avoir réalisé le bilan carbone de l’ensemble de son activité (scopes 1, 2 et 3), l’entre­prise s’est fixée pour objectifs de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 25 % en 2030 et 40 % en 2040. La future unité de production constitue donc une étape primordiale pour atteindre ces objectifs en permettant à Chaux Saint-Astier de s’affranchir du charbon anthracite, dont le coût a explosé au démarrage du conflit en Ukraine, jusqu’à +30 % depuis 2022. « Nous avons un vrai problème de sourcing. Nous nous fournissions auparavant au Pays de Galles et dans le Donbass, aujourd’hui aux Etats-Unis, pour deux fois plus cher qu’avant », révèle Matthieu Tanguy.

En 2022, le directeur général fraîchement arrivé s’est attaqué au projet, déjà dans les cartons mais qui avait besoin d’être remanié. Trois années d’essais en laboratoire mais aussi à échelle industrielle ont été nécessaires pour tester différents scénarii d’usine et trouver la meilleure technologie afin de minimiser l’empreinte carbone de la production. Près d’un million d’euros a été investi depuis 2021 dans ces tests grandeur nature sur de nouveaux procédés, en France et à l’étranger, pour aboutir à la conception d’une nouvelle installation de calcination, d’hydratation de la chaux et, c’est nouveau, de récupération de la chaleur fatale, le « vrai enjeu », selon le dirigeant.

Le combustible utilisé ne sera plus le charbon mais le gaz naturel, puis le biogaz dès 2030. A terme, l’exploitant envisage un mix énergétique avec comme source alternative évoquée la biomasse. « C’est ce qui nous permettra de contrer la volatilité du gaz ». D’autre part, des panneaux solaires couvriront près de la moitié des besoins énergétiques du futur site grâce à 7 000 m2 de panneaux installés sur les bâtiments de stockage.

Innovation et conduite du changement

Des technologies numériques seront aussi intégrées au procédé de fabrication. Une méthode innovante d’hydratation de la chaux vive créera une dizaine d’emplois, essentiellement pour la supervision. « L’opération d’hydratation sera automatisée, en quelques minutes, c’est une première », annonce le dirigeant.

Les fines, qui représentent aujourd’hui 25 % du gisement extrait à la carrière, seront pour la moitié valorisées, ce qui n’était pas possible jusqu’à présent car le 0/20 mm a tendance à étouffer le feu dans les fours à charbon. Un système de filtration permettra en outre de réduire les émissions de poussières de 98 %. « Cette transformation structurelle qui nous permet de gagner en indépendance, tout en répondant aux enjeux environnementaux et économiques actuels, devra s’accompagner d’une organisation plus agile, capable de s’adapter rapidement aux évolutions du marché, et d’une polyvalence accrue des équipes, souligne Matthieu Tanguy. Il y aura une conduite du changement à mener. Nous allons parler de performance aux opérateurs, c’est aussi un changement de culture. La transition entre les deux usines se déroulera progressivement ».

D’autres phases d’optimisation suivront, comme l’introduction du captage du CO2, sur le même modèle que les cimenteries, à partir de 2030.

Encore des siècles d’exploitation  

La carrière souterraine, qui produit chaque année 140 000 t de calcaire à 20 m sous la surface, verra aussi l’arrivée de nouveaux équipements et la création d’un nouveau puits reliant le concasseur à l’usine. Actuellement, le calcaire extrait (6 à 8 tirs par semaine) est transporté vers un concasseur. Le tout-venant, un 20/150, est ensuite soumis à une cuisson de 1 000°C dans un four vertical pour produire la chaux vive et les silicates de chaux. Après la cuisson, la chaux vive est hydratée par adjonction d’eau et devient de la chaux éteinte, fixant sa résistance et sa blancheur. Le produit ainsi obtenu est vendu pur comme chaux hydraulique naturelle (près de 70 % des ventes) ou sera retravaillé pour entrer dans les différentes gammes de produits vendus par l’entreprise.

Chaux Saint-Astier doit sa réputation à son gisement, un calcaire siliceux crayeux d’une très grande homogénéité dont la formation remonte à 85 millions d’années. Ce gisement s’étend sur 350 hectares et plusieurs cen­taines de mètres d’épaisseur. Il permet, sans mélanges ni sélections, de fabriquer une chaux hydraulique naturelle dont les propriétés en ont fait un matériau de référence sur le marché mondial de la restauration du bâti ancien.

L’exploitation souterraine compte aujourd’hui 40 ha de galeries, dont la hauteur atteint 12 m sous les voutes et la largeur 11 m. Avec une profondeur de gisement estimée à 200 m, l’exploitant prévoit la création d’un deuxième sous-sol sur le même schéma. L’autorisation d’exploiter a été renouvelée en 2021 pour 30 ans et 76 ha. Le chantier de la nouvelle usine, lui, démarrera en fin d’année pour une livraison attendue en 2028, avec le concours de 80 entreprises.

Sonia Puiatti

L’or blanc du Périgord

A la moitié du XIXe siècle, le gisement de calcaire de Saint-Astier, dans le Périgord blanc, est découvert. En 1863, 15 usines produisent de la chaux sur le bassin de Saint-Astier. En 1912, Auguste Bastier achète le domaine de Ferrières et se lance comme chaufournier. C’est en 1930 que l’unité de production que l’on connaît aujourd’hui est construite, avec ses fours à charbon.
En 2017, l’entreprise prend le nom de son village, Saint-Astier, qui devient la marque de ses produits distribués dans le monde entier pour la restauration de monuments emblématiques, comme Notre-Dame de Paris ou la Sagrada Familia.

Chaux Saint-Astier est restée une entreprise familiale depuis sa création en 1912. Elle emploie aujourd’hui 150 salariés et génère un chiffre d’affaires annuel de 40 millions d’euros, réparti dans 20 pays. Une cinquantaine de personnes travaillent dans ses deux filiales à l’étranger, en Espagne et au Royaume-Uni. La production est localisée en France, où Chaux Saint-Astier détient 4 sites industriels : une carrière souterraine de 40 hectares, une usine de mortiers prêts à l’emploi et deux sites de fabrication de chaux hydrauliques naturelles et de liants formulés.

Reconnue depuis longtemps dans la restauration du patrimoine architectural, son cœur de métier, Chaux Saint-Astier s’impose de plus en plus dans les modes constructifs alternatifs, grâce au développement de solutions associant la chaux à des matériaux biosourcés comme le chanvre. Cette diversification s’accompagne d’un développement à l’international, avec un déploiement opéré depuis 2021 vers de nouveaux territoires comme les Etats-Unis, le Canada et récemment le Moyen-Orient. L’activité internationale représente aujourd’hui environ 15 % du chiffre d’affaires de l’entreprise.

La chaux hydraulique naturelle est un marché de niche, 160 000 t sont vendues en France chaque année. A titre de comparaison, pour le ciment, ce sont 18 Mt. Chaux Saint-Astier détient environ 40 % des parts de marché.

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