Le défi du projet Jadar de Rio Tinto en Serbie

Le géant minier Rio Tinto tente de relancer son projet de mine de lithium en Serbie, suspendu en 2022 après de vives manifestations. Si l’entreprise assure que des garanties environnementales ont été mises en place, la méfiance persiste parmi les opposants. Retour sur les enjeux économiques, politiques et environnementaux de ce projet.

En 2022, le gouvernement serbe a suspendu le projet d’exploitation de lithium de Rio Tinto dans la vallée de Jadar, suite à une vague de protestations. L’annonce de cette suspension avait marqué un tournant après des manifestations massives à Belgrade, où des milliers de citoyens, soutenus par des militants environnementaux, avaient dénoncé les risques écologiques posés selon eux par cette future exploitation minière. La décision de révoquer les permis avait été prise à la veille d’une élection nationale, plaçant l’écologie au cœur du débat politique serbe.
Deux ans plus tard, en juin 2024, le président Aleksandar Vučić a relancé le projet, affirmant que Rio Tinto avait apporté des « garanties environnementales suffisantes ». Ces garanties, détaillées dans un communiqué de presse diffusé par l’entreprise le 13 juin 2024, incluent l’engagement de l’entreprise à respecter les normes environnementales européennes. Rio Tinto a également publié un rapport environnemental préliminaire pour répondre aux inquiétudes locales. Chad Blewitt, directeur du projet, l’affirme : « Nous nous engageons à développer ce projet selon les normes environnementales les plus strictes. »
Rio Tinto a accueilli une délégation européenne sur le site du projet Jadar en septembre 2024, composée d’associations professionnelles, telles qu’Eurometaux, Euromines et l’ILiA. Cette visite avait pour but de démontrer les progrès du projet et de discuter de la production responsable de lithium en Europe. « Jadar est l’un des plus grands et riches gisements d’Europe, explique Chad Blewitt, et cette visite a permis de montrer nos efforts auprès de la communauté locale et notre collaboration avec le gouvernement serbe. »

Rio Tinto face à la défiance du public

Malgré ces assurances, la défiance reste forte en Serbie. Le souvenir des atteintes environnementales passées de Rio Tinto pèse lourdement dans le débat public. En janvier 2022, la Première ministre de l’époque, Ana Brnabić, avait souligné l’opacité de l’entreprise et les risques potentiels pour la qualité de l’eau de la rivière Jadar. Les opposants au projet, qui dénoncent un danger pour l’environnement et l’agriculture de la région, n’ont pas tardé à réagir à la relance du projet, promettant de se remobiliser.
Dans un communiqué de presse publié le 11 juillet 2024, Rio Tinto a reconnu l’existence de manifestations devant la Cour constitutionnelle de Serbie. L’entreprise s’est engagée à « utiliser tous les recours juridiques disponibles pour garantir l’accès des Serbes à des informations factuelles sur le projet, du fait de la désinformation massive que nous constatons dans le pays ». Le géant minier anglo-australien a également réaffirmé que le projet Jadar n’a jamais violé les lois serbes, et rappelé que la Cour constitutionnelle de Serbie a ordonné au gouvernement de rétablir le plan d’aménagement. La Cour avait jugé son annulation précédente illégale et anticonstitutionnelle en 2022.
Pour tenter de désamorcer les critiques, Rio Tinto mise sur la transparence. Chad Blewitt explique que l’entreprise a organisé plus de 150 réunions publiques dans la région de Loznica, proche du site prévu pour la mine, afin de répondre aux questions et d’apaiser les craintes. « Nous avons fait face à une véritable campagne de désinformation sur les impacts environnementaux du projet », déplore-t-il. L’entreprise a également publié en ligne plus de 2 000 pages de documents détaillant ses études environnementales, « dans un souci de transparence totale », a précisé le directeur du projet.

Les impacts économiques pour la Serbie

Pour le gouvernement serbe, la relance de ce projet représente un enjeu économique crucial. En effet, le président Vučić a déclaré que cette mine pourrait produire 58 000 tonnes de carbonate de lithium par an, soit 17 % des besoins européens pour la production de véhicules électriques. Dans une interview accordée au Financial Times, Aleksandar Vučić a souligné que le projet pourrait attirer des investissements étrangers importants et créer plus de 1 300 emplois directs dans une région marquée par l’exode rural.
L’impact économique de cette mine ne se limiterait pas à la Serbie. Dans le cadre du Critical Raw Materials Act, l’Union européenne cherche à réduire sa dépendance à l’égard des importations de lithium en provenance de pays non européens. Le projet Jadar, situé au cœur des Balkans, pourrait donc jouer un rôle stratégique dans la transition écologique européenne. Chad Blewitt ajoute que la mine de Jadar « respectera les exigences du futur passeport européen pour les batteries, ce qui signifie que chaque tonne de lithium produite devra répondre aux normes strictes de l’UE en matière de droits de l’homme et de l’environnement ». Roland Chavasse, secrétaire général de l’ILiA, qui a également participé à la visite du site en septembre 2024, a souligné que « plus l’Europe pourra extraire du lithium sur son sol, plus ses chaînes d’approvisionnement seront courtes et sa transition vers la neutralité carbone assurée ». Cependant, il a ajouté que cet objectif « doit être concilié avec l’obtention des licences d’exploitation ».

Les opposants persistent

Cependant, les opposants au projet restent farouchement mobilisés. En janvier 2022, Rio Tinto avait vu ses permis révoqués en raison des inquiétudes concernant l’impact sur la rivière Jadar. Les écologistes craignent que l’exploitation minière pollue les sols et mette en péril les ressources en eau.
La situation en Serbie fait écho à un projet similaire en France, avec le projet Emili dans l’Allier. Cependant, contrairement à la Serbie, le projet français a été reconnu d’intérêt national par le gouvernement, ce qui permet d’accélérer certaines démarches administratives. Un débat public a également été organisé l’été dernier pour permettre aux citoyens de s’exprimer sur ce sujet. Chad Blewitt se dit favorable à l’organisation d’un débat similaire en Serbie, bien que l’entreprise ait déjà mis en place plusieurs initiatives pour engager les communautés locales dans des discussions ouvertes. « Nous pensons que la transparence et le dialogue public sont essentiels pour surmonter la désinformation et permettre à chacun de comprendre les impacts réels du projet », affirme-t-il.

Un avenir incertain

Alors que le projet Jadar avance lentement, son avenir reste incertain. La résistance locale est forte, et malgré les efforts de Rio Tinto pour se conformer aux normes environnementales, la méfiance persiste. Les manifestations se poursuivent et la question de l’impact environnemental reste au cœur des préoccupations. Mais Chad Blewitt demeure confiant. « Ce projet est une opportunité unique pour la Serbie et pour l’Europe. Nous sommes déterminés à travailler main dans la main avec les communautés locales pour qu’il soit réalisé dans les meilleures conditions possibles », conclut-il.

Elsa Bourdot

Image : ©Rio Tinto