Dans l’une des dernières grandes exploitations de sel de France

Le district Grand Est de la Sim avait donné rendez-vous le 26 juin dernier à la mine de sel de Varangéville (54), appartenant au groupe Salins, pour découvrir la plus importante exploitation de sel en France. La visite a été guidée par les responsables de cette exploitation, ravis de présenter leur métier de « becs salés ». Reportage.

L’heure de notre descente dans la mine est programmée à 9 heures précises. Une vingtaine de participants sont au rendez-vous. Après un rappel des consignes de sécurité, la lampe frontale fixée au casque, nous sommes regroupés par cinq pour entrer bien serrés dans la cage de l’ascenseur. Puis c’est la descente à 4 m/s. Une première pour la plupart.
A l’arrivée, 160 m plus bas, le décor est planté : nous entrons dans une immense galerie aux parois noircies zébrées de traits blancs. Le machiniste explique que ce sont les fumées des tirs de mines qui les ont recouvertes, le blanc c’est le sel. La température est de 15 °C, l’air est sec. Le sol est recouvert de granulats sableux blancs et fins. Ce sont des grains de sel.
Un accueil chaleureux nous est réservé par Nicolas Thelier, responsable de la mine, des sondages et de la raffinerie, et par Pierre Gillot, ingénieur de la mine. Dans la chambre d’une galerie aménagée, ils nous présentent l’entreprise et le métier des becs salés.

Salins, l’un des principaux saliniers européens

Salins est un groupe familial qui se consacre exclusivement à la production et à la commercialisation de sel. Sa principale composante est la Compagnie des Salins du Midi et des Salines de l’Est. Il s’agit du seul acteur européen à maîtriser et à mettre en œuvre les trois techniques de production du sel solaire (élaboré dans les marais salants), du sel igné (produit par dissolution et par un procédé d’évaporation) et du sel gemme (extrait en mine souterraine).
Les produits sont commercialisés sous forme brute ou élaborée dans plusieurs applications : déneigement, alimentation humaine et animale, agriculture, chimie, traitement de l’eau et autres activités industrielles.
Le groupe est engagé par ses sites d’Aigues-Mortes et de Varangéville dans des actions en faveur du développement de la biodiversité, visant la neutralité carbone dès la prochaine décennie. Les terrains exploités sur le site de Varangéville ont fait l’objet de création de haies, avec 12 000 plantations, et de mares en 2021 pour permettre le développement de la population d’oiseaux nicheurs et d’amphibiens.
En dehors de la France, le groupe Salins dispose d’installations en Espagne, en Italie, en Europe du Nord ainsi que dans plusieurs pays africains. Il déploie son activité logistique et commerciale sur l’ensemble du continent européen, en Afrique de l’Ouest et du Nord. Sa capacité de production s’élève à 5 millions de tonnes de sel par an.

Mine et saline, deux pratiques d’exploitation

Le gisement salifère a été découvert en 1819 et son exploitation a débuté en 1856 sur le site de Varangéville. L’effectif est de 200 salariés présentant des compétences très spécifiques (mineurs de fond, boutefeux, sondeurs, chimistes, etc.).
Dans une démarche d’amélioration continue, l’entreprise s’est engagée dans plusieurs certifications ISO. L’exploitation du sel reste une activité industrielle peu polluante et peu émettrice en CO2, de l’ordre de 50 kg par tonne de sel.
Un plan de performance énergétique est en place sur le site.
L’exploitation se déroule suivant deux techniques, en souterrain et en surface.

En souterrain par la méthode des chambres et piliers

La première technique est celle des travaux souterrains, sous le régime du Code minier, effectués sur une superficie de 700 ha à travers 300 km de galeries. Afin de garantir la stabilité des terrains de surface, la méthode employée est celle des chambres et piliers abandonnés. Ces derniers, de 29 m de côté, permettent de creuser des galeries de 13 m de largeur et 4,5 m de hauteur. L’exploitation se déroule dans la onzième couche du gisement, celle qui présente la meilleure pureté. Après le havage qui sert à aplanir le sol et à créer une surface de dégagement, des trous horizontaux sont forés au jumbo avant d’être chargés au nitrate-fuel par des mineurs boutefeux. A chaque tir, 500 à 600 tonnes de sel sont abattues.
S’ensuivent les opérations d’inspection, de purge, de boulonnage du toit qui assurent la stabilité des terrains et la sécurité du personnel dans les galeries. Les blocs de sel sont repris par une chargeuse surbaissée, vidés dans une trémie et acheminés par convoyeurs vers l’installation de broyage et de concassage. Réduits à 5 mm, les grains de sel à 93 % de chlorure de sodium sont stockés au fond dans de grandes chambres, puis sont remontés en surface par des skips.

En surface par évapo-cristallisation

Le sel igné est obtenu en surface par dissolution en champs de sondages sur une superficie de 660 ha, qui comptent un ensemble de puits atteignant le gisement à la profondeur de 280 m. Avec comme procédé l’injection d’eau et d’air comprimé au moyen de tubes de forage, il se crée une cavité de dissolution des couches de sel gemme. L’eau saturée en sel, appelée saumure, est remontée en surface par le second tube, puis canalisée et traitée par deux évaporateurs entièrement électriques et fonctionnant à feu continu. Au cours de l’opération de raffinage, le sel cristallisé est essoré puis séché. Il contient plus de 99 % de chlorure de sodium.
La visite se poursuit à travers les galeries, avec la découverte des zones de stockage, les installations de concassage et de criblage, l’indispensable magasin de pièces détachées et par un passage au musée qui regroupe d’anciens équipements des mineurs et plusieurs machines d’une époque révolue.
Après un déjeuner fort sympathique au fond, c’est le retour à la surface l’après-midi. La suite de la visite est consacrée à découvrir l’unité de conditionnement et d’expédition entièrement automatisée. Différents produits y sont élaborés sous forme de pastilles, de blocs, de sacs de 25 kg et de big bags. Les ventes de sel en vrac, comme le sel de déneigement et le sel alimentaire, sont expédiées par train ou par la route.

Une mine touristique

Outre l’activité industrielle, la mine est aussi un lieu de découverte et de culture. Elle est ouverte au public, sur réservation, pour des visites de trois heures. Le circuit comprend une séance de présentation, la visite guidée des galeries et du musée, avec la possibilité de prendre un repas gastronomique dans la galerie du mineur. Ce voyage souterrain est l’occasion de découvrir les halites aux couleurs aussi variées que surprenantes dans une exposition unique de photographies de cristaux d’or blanc de différentes localités, intitulée « Halite, cristaux révélés ». Cette réalisation fascinante est l’œuvre de Cédric Lheur, géologue de la mine.

Le gisement salifère lorrain

Les couches de sel exploitées à la mine de Varangéville se sont formées à l’époque du Trias (Keuper inférieur, 230 MA), en même temps que des marnes bariolées qui les ont protégées de l’érosion. A cette époque, la mer Germanique venue de l’est se réduit drastiquement et forme une lagune qui couvre tout l’est de la France pendant plus de 20 MA. Le sel précipite dans des eaux calmes et surtout sursalées car l’évaporation est très forte et mal compensée par les apports continentaux ou océaniques.
Le gisement salifère lorrain est l’un des plus importants de France. Il s’étend sur plus de 200 km d’est en ouest et sur plus de 50 km du nord au sud, avec une zone quasi affleurante où l’on observe des sources salées (Marsal et Château-Salins, en Moselle). A Varangéville, le gisement a une puissance de 130 m environ, dont 60 m de sel en couches d’épaisseur irrégulière et à pendage faible (1,5 %), séparées les unes des autres par des couches d’argilites (« marnes »).

Jean-Marc Péquin

Image : ©Cédric Lheur