L’Unicem Grand Est s’immerge dans les gravières

L’Unicem Grand Est avait donné rendez-vous le 20 juin dernier à Muttersholtz (67), élue capitale française de la biodiversité en 2017, pour une journée d’échanges sur les interactions entre gravières, eau et biodiversité. Dans cette région d’Alsace, située au cœur du Grand Ried, le sous-sol abrite la plus grande nappe phréatique d’Europe, mais aussi des épaisseurs inégalées de sables et de graviers à exploiter. Centre trente participants se sont intéressés à l’écosystème de ces gravières confrontées au changement climatique.

Le gisement alluvionnaire de la plaine d’Alsace correspond au remplissage du fossé rhénan sur une largeur moyenne de 15 km et sur une longueur de 160 km. D’épaisseur variable, les alluvions de la plaine rhénane, aux caractéristiques techniques remarquables, atteignent par endroits 150 m en bordure du Rhin.
En Alsace, la profondeur d’exploitation moyenne est de 40 m, mais certains sites peuvent atteindre 80 m grâce à l’évolution des techniques.
Actuellement, le territoire alsacien dispose d’un peu plus de 60 gravières en activité avec un maillage de sites approprié, garantissant une offre de proximité à moindre empreinte environnementale. En raison de la puissance de ces gisements, les gravières occupent relativement peu d’espace : elles s’implantent durablement dans un milieu qu’elles modifient en profondeur, laissant progressivement la place à des étendues d’eau. Ces gravières constituent un milieu atypique qui présente de fortes potentialités écologiques. Elles sont rapidement colonisées par une faune et une flore souvent menacées par la disparition des zones humides naturelles.

L’eau et la biodiversité

Le grand Ried de l’Ill (affluent du Rhin), situé au centre de la plaine d’Alsace entre Strasbourg et Colmar, est une vaste zone humide comportant de nombreuses roselières et des prés où la nappe phréatique affleure. Le vaste hydrosystème y est éminemment vulnérable au changement climatique. La ressource en eau connaît cependant des épisodes récurrents de tensions quantitatives qui sont susceptibles d’entraver le bon fonctionnement du cycle de l’eau et de limiter les multiples fonctionnalités qu’il procure.
Autre appauvrissement constaté de longue date, celui de la biodiversité qui n’échappe pas aux effets du manque d’eau.

Tenter de comprendre pour mieux agir

C’est Renaud Fiedler, président de l’Unicem Grand Est, qui a ouvert la séance en rappelant les principaux enjeux de la profession et le besoin de préserver notre environnement à travers trois défis majeurs : l’eau de la nappe phréatique, la biodiversité considérée comme un thème « obsessionnel » pour les exploitants, et le changement climatique avec son cortège de perturbations. Puis ce fut à Patrick Barbier, maire de Muttersholtz, d’indiquer ses engagements en tant qu’ancien président de l’association Alsace Nature. Ce dernier a rappelé qu’il a eu à défendre pour sa commune la conciliation entre économie et écologie. « Seules deux lettres séparent ces mots, même étymologie entre gestion de la maison et sciences de la maison avec une temporalité différente entre le tout de suite et le long terme qu’est l’écologie », a-t-il expliqué. Sa commune a investi dans la création d’une trentaine de petites marres qui ont favorisé l’explosion de la biodiversité.

Savoir cohabiter avec le castor

Conscient de ces enjeux, l’Unicem Grand Est a souhaité partager l’expérience d’une des gravières du groupe J. Leonhart avec son directeur opérationnel, Jérémie de Bonneval, et donner le point de vue de personnalités locales : Pascal Maurer, président de la société Nature et Techniques, Marylène Cacaud, conservatrice de la réserve naturelle régionale du Ried de Sélestat, et Elisabeth Schneider, maire de Bergheim.
Il y a bien longtemps que l’adage « Pour vivre heureux, vivons cachés » n’a plus de sens. « La culture de l’entreprise est d’inclure les gravières dans l’environnement et d’être transparente sur les démarches engagées, a commenté Jérémie de Bonneval. Il est important de montrer toutes les actions menées qui fonctionnent. » Les différentes exploitations du groupe sont sur des sites sensibles et il est impératif d’allier les deux ressources les plus consommées, l’eau et les granulats.
La gravière de Bergheim est une exploitation de 20 ha qui a bénéficié d’une extension de 30 ans en 2022. Elle extrait environ 100 000 t/an d’un tout-venant destiné à alimenter la carrière du même groupe située à Sélestat sud afin d’élaborer les produits pour les bétons. Le dossier de reconduction de l’arrêté d’extension a été ouvert en 2016 avec la participation des parties prenantes dans l’objectif de se mettre d’accord sur les dispositions visant à réduire les impacts ainsi que sur les mesures compensatoires inscrites dans le dossier d’autorisation.
Il est important de rappeler qu’au-delà des différentes études menées sur la faune et sur la flore, certains évènements non repérés peuvent survenir. Pour Bergheim, cela s’est traduit par l’arrivée du castor. L’entreprise Sablière J. Leonhart a pris la décision d’engager des travaux pour préserver le rongeur en créant une zone de haut-fond.
Il a également été convenu d’éviter d’extraire sur une zone définie pour laisser un espace sanctuarisé à une espèce d’oiseau identifiée lors des repérages.
Enfin, la compensation nécessite du foncier et l’entreprise a dû faire l’acquisition de parcelles pour proposer des surfaces dans son dossier de renouvellement de l’extension. Pour Jérémie de Bonneval, « ces actions représentent des coûts importants, mais il est indispensable de montrer l’engagement de l’entreprise et sa volonté de préserver la nature ».

« Il faut parfois ne rien faire… »

Pascal Maurer, dont la société intervient en travaux de génie écologique, accompagne la gravière au cours de son exploitation. Il adapte les solutions techniques à apporter en fonction des situations qui se présentent. Il intervient auprès du Centre national de la protection de la nature afin d’adapter les recommandations en fonction des évolutions constatées sur le terrain. Pascal Maurer donne un avis d’expert pour éviter les erreurs qui peuvent être préjudiciables à l’environnement. Selon lui, « il faut parfois ne rien faire plutôt que d’agir à tout prix et causer des dégâts plus importants que ceux qui sont à réparer ». Ce spécialiste estime que des corrections peuvent être faites dans les arrêtés d’autorisation, en accord avec les associations, afin de mettre en adéquation les objectifs avec les évolutions constatées sur le terrain. Dans ce cas, une révision de l’arrêté préfectoral d’autorisation est demandée à l’administration. Elisabeth Schneider, maire de Bergheim, a rappelé que dans l’étude du dossier il a été primordial d’associer l’économie avec la préservation de la nature : « L’action de la mairie ne se limite pas à percevoir les redevances mais à être présente lors des réunions de suivi et à travailler en partenariat avec l’exploitant. »

Des nids d’oiseaux à même le sol

La réserve naturelle régionale du Ried a été créée en 1995 à l’initiative de la ville de Sélestat, et elle a été classée en 2013 pour une superficie de 2 000 ha, comme l’a expliqué Marylène Cacaud. Au-delà de certaines communes, plus de 80 propriétaires privés ont choisi d’intégrer leurs parcelles dans cette réserve naturelle. L’entreprise J. Leonhart dispose d’ailleurs d’un certain nombre de parcelles au sein de cette réserve. Le terme Ried, dérivé du vieil alémanique rieth signifiant jonc (ou roseau), s’applique aux paysages de prés inondables et de forêts à la végétation luxuriante. La région d’Alsace située entre Strasbourg et Colmar, bordé par l’Ill et le Rhin, est parcourue par de nombreuses petites rivières, et la nappe d’eau souterraine affleure en résurgences d’eau claires appelées giessen (sources phréatiques) à l’origine des brunnwasser (rivières phréatiques). La qualité de ces eaux favorise une végétation exceptionnelle. Les prairies humides du Grand Ried d’Alsace centrale sont reconnues à l’échelle nationale et européenne pour leur biotope exceptionnel. Au printemps, des oiseaux comme le courlis cendré, le bruant proyer ou le tarier des prés viennent pour s’y reproduire. Leur nid installé au sol est très sensible au dérangement. Comme ces prairies produisent l’herbe nécessaire pour nourrir le bétail, elles ne sont fauchées que deux fois par an, et les apports d’engrais sont limités pour préserver la nidification des oiseaux et la richesse de la flore.

L’expérience du plongeur

Serge Dumont est maître de conférences à l’université d’Alsace. Il connaît bien l’eau des gravières, puisqu’en tant qu’hydrogéologue, plongeur et réalisateur de films documentaires, il a mené des études sur « l’écosystème des gravières profondes dépendant des alimentations phréatiques et biocénoses associés ».
Les travaux menés après ses plongées ont permis de dégager des informations importantes sur l’oxygénation des zones profondes dans les gravières. C’est un paramètre important pour la colonisation par les organismes vivants. Serge Dumont a tenu à rappeler la fragilité de ces milieux et la nécessité de poursuivre les recherches en lien avec le réchauffement climatique et l’élévation de la température de l’eau. Il a aussi questionné l’émergence des projets de parcs solaires flottants ou encore les usages, comme la pêche et la baignade, dans certains plans d’eau réaménagés.
Les travaux de ce scientifique sont plus qu’utiles pour dégager des recommandations pour la création de nouvelles gravières. « Leurs pentes sous eau deviennent un accueil optimal de la biodiversité », a-t-il justifié.
Stephan Helmbacher, président du collège Granulat de l’Unicem Grand Est, a conclu les débats précisant les points-clé issus de chaque intervention, rappelant l’indispensable besoin de concertations entre le pétitionnaire et l’ensemble des parties prenantes.

Milko Haddad

Image : Gravière de la société J. Leonhart à Bergheim (68).
©Bartosch Salmanski